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Autriche, février 1934 :
Un jalon dans la résistance contre le fascisme

 

 

La résistance des travailleurs d'Autriche contre une tentative de putsch fasciste, en février 1934, constitue à la fois le point de départ d'une évolution conduisant à la soumission directe du peuple autrichien à la dictature national-socialiste, et l'aboutissement d'un processus profondément affecté par la politique que suivait le Parti ouvrier social-démocrate d'Autriche, le SDAPÖ, dont l'influence sur les masses populaires était alors largement prépondérant.

 

 

 

 

 

 

Liens complémentaires:

 

 

Le KPD dans la lutte contre la dictature national-socialiste 1923 1932

Le KPD dans la lutte contre la dictature national-socialiste 1933 1945

Allemagne - Aout-décembre 1932

Allemagne - Janvier-février 1933

Aux sources de la social-démocratie: Ferdinand Lassalle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour des extraits des documents cités, reproduits selon les sources d'origine: 

 

 

 

 

 

 

Écrit: Janvier 2014

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Après qu'a été instaurée la dictature national-socialiste en Allemagne en 1933, la France à son tour fut secouée par les agissements de l'extrême droite, entrainant la chute du gouvernement Daladier, le 6 février 1934. L'avancée de la réaction fut stoppée par une mobilisation de masse des forces démocratiques, dont le succès était facilité par les contradictions internes au mouvement fasciste.

En février 1934, en Autriche, des combats opposèrent les travailleurs à la Heimwehr (“milice patriotique”, organisation fasciste paramilitaire)[1], qui s'apprêtait à déclencher une tentative de putsch. Le gouvernement en place ‑comprenant des représentants de la Heimwehr ‑, en conformité avec son caractère avéré de longue date, se fit le complice actif des putschistes. L'issue de l'affrontement fut une défaite lourde de conséquences pour le peuple autrichien. À sa suite, une constitution inspirée par les principes du fascisme (lesquels dans la période antérieure avaient déjà été introduits progressivement dans la société) fut adoptée et mise en place sous l'égide d'Engelbert Dollfuss, chancelier fédéral depuis le 20 mai 1932.

Le 25 juillet 1934, Dollfuss mourut lors d'une autre tentative de putsch, exécutée contre lui par des représentants du national-socialisme allemand. Ce putsch échoua. Le nouveau chef du gouvernement, Kurt Schuschnigg, suivit d'abord une orientation penchant vers le régime fasciste italien, puis à partir de juillet 1936 se tourna vers l'Allemagne national-socialiste qui finit par réaliser ses visées expansionnistes à l'égard de l'Autriche.

Ainsi, les évènements de février 1934 constituent à la fois le point de départ d'une évolution conduisant à la soumission directe du peuple autrichien à la dictature national-socialiste, et l'aboutissement d'un processus profondément affecté par la politique que suivait le Parti ouvrier social-démocrate d'Autriche, le SDAPDÖ[2], dont l'influence sur les masses populaires était alors largement prépondérant.

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La période précédant février 1934 fut marquée par des conflits répétés; on n'en citera que quelques-uns parmi les plus graves.

En avril 1923 fut constitué le Republikanischer Schutzbund (“ligue de protection républicaine”, couramment appelé “Schutzbund” tout court), une organisation prolétarienne armée issue de formations surgies en 1918‑1919, à savoir les services d'ordre liés aux conseils ouvriers et les groupes de défense des usines. De par les circonstances de sa formation et sa composition, le Schutzbund était associé au SDAPDÖ. En 1928 il comptait 80 000 membres. Ceux-ci suivaient un entrainement à l'usage des armes, dont des stocks considérables étaient tenus à disposition dans des dépôts clandestins.

Le 30 janvier 1927, à Schattendorf, localité de la province du Burgenland, un groupe d'anciens combattants monarchistes ouvrit le feu sur un défilé du Schutzbund. L'attaque fit deux morts, dont un enfant. Jugés le 14 juillet, les tireurs ‑ qui pourtant n'avaient nullement nié les faits ‑ furent acquittés. Le 15, une grève générale spontanée éclata et conduisit à un affrontement avec la police. Celle-ci fit usage d'armes à feu; le lendemain, les fusillades continuaient encore. Au total on compta 86 morts parmi la population, ainsi que 4 policiers; plus de 1000 blessés furent hospitalisés. Autre exemple: le 18 aout 1929, la Heimwehr tenta une fois de plus d'empêcher un rassemblement organisé par le SDAPDÖ; lorsque les manifestants ripostèrent, la Heimwehr tira, et on déplora 3 ouvriers morts ainsi qu'environ 200 blessés.

Le gouvernement se trouvait de plus en plus sous l'emprise de la Heimwehr, qui le poussait sur la voie vers un changement de régime. Le 7 décembre 1929, une nouvelle constitution fut adoptée par l'Assemblée nationale (Nationalrat), avec les voix des social-démocrates. Les pouvoirs du Président de la République se trouvaient considérablement élargis, ce qui allait ouvrir notamment au gouvernement la possibilité d'avoir recours à la procédure des décrets-lois.

Le 30 septembre 1930, le nouveau chef fédéral de la Heimwehr (depuis le début du mois), Ernst Rüdiger von Starhemberg, entra au gouvernement en tant que ministre de l'Intérieur. Il avait participé à la tentative de putsch conduite par Adolf Hitler, à Munich en 1923. Le dirigeant de la Heimwehr de Salzbourg, Franz Hueber, beau-frère de Hermann Goering (l'un des principaux dirigeants du NSDAP, le Parti national-socialiste allemand), devint ministre de la Justice. Le 3 octobre, Starhemberg et Walter Pfrimer ‑ dirigeant de la Heimwehr dans la province de Steiermark ‑ firent publier un appel dans lequel on lit[3]:

Quand la Heimwehr, aujourd'hui, a mis sa main au gouvernail du gouvernement, cela ne s'est pas fait pour appuyer le Parti chrétien-social, mais pour retenir le gouvernail pour notre mouvement, le mouvement de la Heimwehr, en étant résolument déterminé de ne pas nous le laisser arracher ni même par une majorité rouge. [...] Aujourd'hui, la Heimwehr est dans le gouvernement, demain le "bloc de la patrie" ("Heimatblock") doit conquérir le Parlement, non pas pour se prélasser dans ses fauteuils, mais pour édifier, sur les ruines du parlement basé sur la politique de partis, le nouvel état, celui de la Heimwehr.

Le 12 septembre 1931, une tentative de putsch eut lieu, à l'initiative de Pfrimer qui avait remplacé Starhemberg comme chef fédéral de la Heimwehr. Pfrimer proclama "l'État des Heimwehren". L'entreprise échoua, mais grâce à la complicité du gouvernement, les putschistes purent se retirer sans encombre.

En avril 1932, plusieurs élections partielles importantes (aux diètes et aux conseils communaux, concernant plus de trois quarts des électeurs) eurent une issue particulièrement défavorable pour le gouvernement; le nombre des voix national-socialistes[4], jusque-là très faible, connut une augmentation considérable. Ainsi, après une succession de gouvernements de courte durée, le 20 mai 1932 Engelbert Dollfuss fut nommé chancelier fédéral. En s'appuyant sur les députés chrétiens-sociaux et les représentants de la Heimwehr, il disposa d'une majorité d'une seule voix. Les national-socialistes exigèrent alors la tenue d'élections à l'Assemblée nationale; le SDAPDÖ se prononça dans le même sens, mais les chrétien-sociaux s'y opposèrent catégoriquement. En fait, le gouvernement était dorénavant décidé d'agir en s'appuyant sur la loi des pleins pouvoirs relative à l'économie de guerre ‑ datant de 1917 et jamais abrogée formellement depuis ‑ qui avait autorisée le gouvernement de la monarchie à adopter des décrets-lois sans intervention du parlement, en vue de l'approvisionnement de la population en biens de première nécessité. C'est le 1er octobre 1932 que pour la première fois le gouvernement procéda ainsi.

En mars 1933 les employés des chemins de fer déclenchèrent une grève. Le 4 mars, le parlement devait délibérer au sujet des mesures à prendre à l'encontre des grévistes. À l'issue de la séance, suite à une succession de manoeuvres de procédure employées par les uns et les autres, les députés se séparèrent dans la plus grande confusion. Il n'y avait plus de président du parlement pour le convoquer à siéger, il appartenait désormais au gouvernement de le faire. Dollfuss en profita pour perpétrer un coup d'état; la nuit du 7 au 8, il offrit sa démission au président de la république, et se fit rétablir dans ses fonctions sur la base de la procédure de décret d'urgence. Par la suite, à diverses occasions, il exposait son programme. Ainsi le 14 mai il déclara[5]: "Cette forme de parlement et de parlementarisme, qui est morte, ne reviendra plus". Puis le 11 septembre[6]: "L'époque du système capitaliste, l'époque de l'ordre économique capitaliste-libéral est terminée, l'époque du dévoiement marxiste, matérialiste, du peuple appartient au passé! L'époque de la domination des partis est finie! Nous refusons la mise au pas et la terreur, nous voulons l'état d'Autriche social, chrétien, allemand, sur une base corporative, sous une direction forte, autoritaire! Autorité ne signifie pas arbitraire, autorité signifie pouvoir dans l'ordre, signifie direction par des hommes conscients des responsabilités, désintéressés, prêts aux sacrifices."

Aussitôt, le 8 mars, le gouvernement interdit toutes les réunions et manifestations, et établit la possibilité d'une censure préalable de la presse; cette dernière fut appliquée dès le 24, au journal du SDAPDÖ, Arbeiter-Zeitung (Journal ouvrier). Le 31, fut prononcée l'interdiction du Schutzbund (que le SDAPDÖ camoufla dès lors en service d'ordre du parti), suivie de celles du Parti communiste (Kommunistische Partei Österreichs, KPÖ), le 26 mai, ainsi que de son journal, Die Rote Fahne (Le Drapeau rouge), le 22 juillet. Ultérieurement, le gouvernement interdit également la Arbeiterwehr (“Milice ouvrière”, organisation constituée en septembre 1928 pour succéder au Roter Frontkämpferbund ‑ “Ligue rouge de combattants du Front” ‑ qui, lui, avait été dissout en avril 1928), dirigée par les communistes, et l'organisation de secours mutuel Rote Hilfe (“Secours rouge”).

Le 19 juin Dollfuss interdit le Parti national-socialiste. Cela n'en fit pas un antifasciste. Bien au contraire, le 23 septembre, il instaura, en suivant le modèle hitlérien, des camps de concentration, appelés pudiquement "camps d'arrêt" (Anhaltelager). Le 10 novembre, le gouvernement mit en vigueur les cours martiales et la peine de mort pour meurtre, ainsi que pour incendie et détérioration volontaires de biens.

La Heimwehr pouvait se servir de l'autorité gouvernementale, en la personne d'Emil Fey, dirigeant de la Heimwehr à Vienne et adjoint de Starhemberg à la direction nationale de la Heimwehr. Il avait été nommé d'abord secrétaire d'état en octobre 1932, puis était passé au rang de ministre en mai 1933, puis vice-chancelier depuis septembre 1933. Le 21 janvier 1934, le journal du SDAPDÖ Arbeiter-Zeitung fut interdit de vente, trois jours après démarrèrent des opérations de perquisition des locaux du parti et du Schutzbund, ainsi que des logements des militants. Fin janvier, les attaques multiples de la part de la Heimwehr prirent ouvertement l'orientation vers la tentative de putsch, annoncé depuis longtemps. Le 31 janvier, la Heimwehr de la province de Tirol mobilisa environ 8 000 hommes fortement armés qui occupèrent tous les points d'importance stratégique. En outre la parution du Arbeiter-Zeitung fut empêchée. Le 1er février, les dirigeants de la Heimwehr posèrent un ultimatum au gouvernement de la province, en exigeant que celui-ci soit remplacé par un comité dont les membres seraient désignés parmi les organisations fascistes, et que soient interdits les unions et associations "hostiles à l'état". Par la suite, des unités de la Heimwehr dans d'autres provinces se mobilisèrent dans le même sens. Le 9 février, Dollfuss entama des négociations avec la Heimwehr; le lendemain il déclara qu'il était prêt à satisfaire leurs revendications.

Lorsque, le 12 février, une unité de la Heimwehr mandatée à titre de police auxiliaire tenta de perquisitionner le siège du SDAPDÖ à Linz, capitale de la province de Oberösterreich, des militants du Schutzbund sous la direction de Richard Bernaschek résistèrent par les armes. Des combats éclatèrent également à Vienne, ainsi que dans la plupart des provinces; ils se prolongeaient jusqu'au 18.

Cet affrontement se déroulait dans des conditions défavorables pour les forces antifascistes. La plupart des principaux dirigeants du Schutzbund avaient déjà été arrêtés et de nombreux stock d'armes clandestins restaient ainsi inaccessibles; la grève générale ne se produisit que très partiellement; sous l'effet des consignes données par la direction social-démocrate centrale le recours aux armes restait limité à la riposte au cas où l'ennemi ouvrirait le feu. Pour ce qui est du KPÖ, sa capacité d'influer sur les évènements était limitée, en particulier il n'avait pas accès aux stocks d'armes du Schutzbund.

Les forces armées au service du pouvoir bourgeois ‑ l'armée, la police, la gendarmerie, les unités de la Heimwehr lesquelles leur étaient officiellement associées ‑ procédèrent sans retenue. Des immeubles où se concentrait la population ouvrière, à Wien, Linz, Steyr, Bruck an der Mur, subissaient des bombardements de l'artillerie. Au moyen de procédures de loi martiale, furent prononcées 21 condamnations à mort, dont 9 furent appliquées. Les chiffres officiels pour Vienne uniquement, indiquent en 1934 l'arrestation de 7 000 communistes et 12 000 socialistes. Plus de 1000 furent condamnés à des peines lourdes de prison.

Le SDAPDÖ, les syndicats et les autres organisations et unions des travailleurs furent interdits. Le 24 avril, une nouvelle constitution fédérale fut publiée par voie de décret-loi, établissant "l'État fédéral chrétien, allemand, à base corporative", et ceci "au nom de Dieu, le Tout-Puissant dont procède tout droit".

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L'attitude du SDAPDÖ au cours de cette période était néfaste, d'abord parce qu'elle était guidée par un penchant constant au compromis, aux mesures défensives, voire à la capitulation.

À l'occasion de l'enterrement des victimes des évènements de Schattendorf du 30 janvier 1927 (cf. plus haut), les social-démocrates appelèrent à une manifestation à Innsbruck (capitale du Land de Tirol) pour le 4 février. La Heimwehr de la province investit alors la ville de façon ostentatoire, puis le gouvernement régional interdit la manifestation prévue, sous prétexte de danger d'affrontements. Finalement les social-démocrates se contentaient d'un rassemblement en local fermé. Le 15 juillet, au cours des affrontements consécutifs à l'acquittement des tireurs du 30 janvier, le Schutzbund laissait d'abord les manifestants seuls face à la police; ensuite il intervenait, mais non armée, et contre les travailleurs en essayant de désamorcer leur action; finalement, exposé aux attaques meurtrières de la police, il se retira. Dès la nuit du 15 au 16 juillet, le KPÖ diffusa une édition spéciale du Rote Fahne énonçant les revendications formulées par le Parti[7]: dissolution et désarmement de toutes les organisations fascistes, épuration de l'appareil d'état (police, armée, gendarmerie) d'éléments réactionnaires, armement des travailleurs. Finalement, l'après-midi du 15 juillet, alors que des centaines de milliers de travailleurs s'étaient rassemblés au centre-ville et déjà on comptait parmi eux des dizaines de morts, le SDAPDÖ et les dirigeants syndicaux se décidèrent à appeler à une grève générale de 24 heures, et une grève illimitée des transports et des PTT fut proclamée, en adressant au gouvernement une série de revendications[8]: fin des représailles, inculpation des responsables du carnage, convocation du parlement. Le chancelier fédéral Ignaz Seipel rejeta les revendications et remarqua pour se moquer de la délégation, qu'en vue de la tenue d'une session du parlement, ils devaient "d'abord faire en sorte que les trains circulent à nouveaux, puisqu'autrement les députés ne peuvent pas se rendre à Vienne"[9]. Les social-démocrates annulèrent effectivement la grève des transports. Le 16 juillet, le Bulletin d'information de la social-démocratie (Mitteilungsblatt der Sozialdemokratie) écrivit[10]: "Plus est total, de la part des camarades, le respect de la consigne de rester aujourd'hui à la maison et de ne pas descendre dans la rue, d'autant plus efficace sera la prompte disposition du Schutzbund d'intervenir en cas de besoin." Puis le 7 aout, le Arbeiter-Zeitung écrivit[11]: "Nous n'avons pas été vaincus dans le combat, c'est plutôt que nous avons évité le combat."

Cette attitude n'était pas circonstancielle. Elle est l'expression des orientations adoptées par les dirigeants du SDAPDÖ, avant tout Otto Bauer, président adjoint du parti (Karl Seitz étant président) et aussi Karl Renner, autre personnalité importante. Voici par exemple ce qu'explique Bauer au congrès du parti en 1927[12]:

Notre autre tâche consiste à ce que, le mieux possible, nous rendions la classe ouvrière elle-même apte au combat, apte à la résistance, face aux dangers qui nous menacent aujourd'hui. Pour cela, différents aspects sont requis. D'abord je voudrais dire une chose: chaque travailleur, et chaque organisation ouvrière si petite qu'elle soit, doit comprendre aujourd'hui, que nous traversons une certaine zone de dangers, et que nous pourrons nous défendre contre les dangers qui nous menacent uniquement par une discipline intensifiée, renforcée, serrée. Pour moi il ne souffre aucun doute que le fascisme a intérêt à nous provoquer à de nouveaux affrontements violents, à nous attirer devant les fusils de la police, de la gendarmerie et de l'armée. Cela nous place avant tout devant la tâche de ne pas tomber dans le piège qu'on nous tend. [...] Camarades, nous ôtons au fascisme sa plus importante occasion, si nous sommes à mêmes de mener à bien la discipline politique, syndicale avec une telle rigueur. [...]

Ici en Autriche nous avons réussi à convaincre les travailleurs qu'ils peuvent, non pas dans une époque lointaine, mais durant la génération actuelle, conquérir le pouvoir d'état, sur le terrain de la démocratie et avec les moyens de la démocratie, si seulement nous restons unis, et si seulement nous restons résolus à défendre les moyens de combat démocratiques.

Par la suite la Heimwehr et les employeurs poursuivaient avec succès l'objectif d'introduire des membres de la Heimwehr dans les entreprises pour créer des noyaux de syndicats "indépendants". Les travailleurs tentaient de contrecarrer ces agissements. Dans un certain nombre d'entreprises des provinces de Steiermark et Kärnten, des grèves se produisirent. Le 10 mai 1928, les 550 travailleurs de la Österreichisch-Alpine Montan-Gesellschaft (importante société sidérurgique, à l'époque majoritairement contrôlée par des capitaux allemands) à Hüttenberg, en Kärnten, se mirent en grève, et des travailleurs d'autres sites du groupe se joignirent à eux. Cependant la direction social-démocrate du syndicat n'était pas disposée à entrer en lutte. Elle entama des négociations avec la direction du groupe et de l'association patronale de la sidérurgie (Stahlwerksverband) en vue du règlement du conflit. Il en résulta la capitulation totale des dirigeants de la Fédération des travailleurs de la métallurgie (Metallarbeiterverband) et de la Fédération des mineurs (Verband der Bergarbeiter). Ils donnèrent leur accord à l'exigence d'une "égalité des droits" pour les syndicats mis en place par les employeurs et à la "liberté d'embauche" de la part de la direction d'entreprise, ce qui induisait des licenciements frappant les travailleurs organisés. Dans d'autres entreprises également, les travailleurs se défendaient contre l'installation des prétendus "indépendants", mais ne trouvaient aucun soutien auprès de la direction syndicale social-démocrate. Cela conduisait à ce que dans quelques centres industriels beaucoup de travailleurs, sous la menace d'être licenciés, passèrent des "syndicats libres" aux syndicats contrôlés par la Heimwehr. À la fin de mai 1928, à Donawitz en Steiermark, 1600 travailleurs sur 4000 avaient rejoint le Heimwehr, à Hüttenberg c'était le cas pour la majorité.

Le 5 juin 1928, la Heimwehr de la province de Niederösterreich déclara pour les 6 et 7 octobre la tenue d'une assemblée à Wiener Neustadt, un centre industriel; le 6 juillet le Schutzbund de la région annonça à son tour un défilé pour le 7 octobre aussi à Wiener Neustadt[13]. Le 7 septembre une session de la direction du SDAPDÖ discuta de la situation ainsi créée. Bauer considère qu'il faut à tout prix éviter les affrontements prévisibles, et donc obtenir l'annulation des deux manifestations. Il demande que le maire de la ville, social-démocrate, interdise lui-même les manifestations pour autant qu'il en ait la compétence juridique, et qu'en tout cas il adresse au chef de gouvernement de la province une requête en ce sens. Le 22 septembre parut un article dans le Arbeiter-Zeitung, dans lequel le parti se déclare prêt à renoncer à son défilé si celui de la Heimwehr n'a pas lieu. En même temps le parti, pour donner plus d'ampleur à la question, annonça qu'il s'agira pour lui d'une "journée ouvrière socialiste" rassemblant les membres de toutes les organisations socialistes. Un accord fut finalement conclu sur les conditions dans lesquelles se dérouleront les deux rassemblements, de façon à éviter tout contact. Ainsi le 5 octobre l'organe social-démocrate local Gleichheit (Égalité) écrit[14]: "Celui qui provoque des affrontements violents est, ou bien un type agissant de façon inconsidérée qui ne sait pas ce qu'il fait, ou alors une crapule qui veut provoquer intentionnellement une effusion de sang." Le jour annoncé, le 7 octobre, se réunissaient environ 14 000 membres de la Heimwehr, et environ 35 000 militants socialistes. La présence des forces de police et de l'armée était considérable, il n'y eut pas d'incidents. Cependant le KPÖ, qui en commun avec un comité de défense antifasciste ayant à sa tête un délégué d'entreprise social-démocrate avait appelé à une action dans le but d'empêcher le défilé de la Heimwehr, fut la cible directe de la répression: dès le matin, 17 membres et sympathisants du Parti furent arrêtés par la gendarmerie sur demande de l'adjoint du maire, et à l'initiative de celui-ci également, d'autres militants communistes se trouvèrent en prison pour un jour ou deux.

Bauer persiste à débiter ses exhortations obsessionnelles au sujet de la discipline, notamment au congrès du parti tenu du 14 au 17 septembre 1928[15]:

Voyez-vous, selon ma conviction les putschistes, qui se trouvent dans l'entourage le plus proche du monsieur Steidle et du monsieur Pfrimer et qui forment leur état-major, ont un plan bien précis. Ces messieurs partent de la considération suivante: si jamais se produisait un référendum populaire, une campagne électorale, au cours de laquelle le peuple décide tout à fait dans le calme et la clarté au sujet de la politique de logement, alors selon la plus grande probabilité il y aura une victoire social-démocrate. [...] Et voyez-vous, camarades, pour cette raison je suis convaincu que les gens de la Heimwehr, de façon tout à fait planifiée, font la politique de provoquer, de façon planifiée, intentionnelle et consciente, les travailleurs à des affrontements violents, parce qu'ils ont besoin de ces affrontements, pour pouvoir, au cas où le peuple dans un délai proche serait appelé à prendre une décision, détourner cette décision par rapport à la question de la protection des locataires. Face à cette tentative, au sujet de laquelle je ne doute pas un instant qu'elle est entreprise de façon tout à fait consciente, intentionnelle et frivole ‑ à ces messieurs, que leur importe que soit versé du sang humain, quand les rentes des propriétaires d'immeubles sont en jeu ‑ notre tactique doit être marquée du plus grand sang-froid. [...] Autant je ne suis nullement pour un quelconque recul qui puisse encourager les fascistes, autant je suis de l'avis que c'est une tâche tout à fait importante du parti et de chacun des délégués, de faire comprendre à tous nos camarades que des affrontements violents avec les Heimwehren ne sont pas de notre intérêt. Eux y ont intérêt. [...] c'est pourquoi je suis de l'avis que nous ne reculerons pas devant ces messieurs. Mais nous ne nous laisserons pas nous forcer la main.

En réaction à l'acquittement, en décembre 1931, du putschiste Pfrimer, la direction du SDAPDÖ publia un appel à ne rien faire[16]:

Nous ne voulons pas de guerre civile. Depuis treize ans nous avons fait les plus grands sacrifices pour l'éviter. Maintenant encore, à la dernière, nous nous voulons tout faire pour empêcher que du sang humain précieux soit versé. [...] Donc pas d'actes inconsidérés, pas d'éruption de rage, pas de manifestations inutiles durant cette journée! Nous ne gaspillerons pas nos forces. Nous les garderons concentrées intactes en vue de l'heure décisive!

Après le coup d'état du 7 mars 1933, le gouvernement déclara contraire à la constitution la convocation pour le 15 mars d'une séance du parlement, annonçant qu'il empêcherait sa tenue par l'intervention de la police; les travailleurs exigèrent que la grève générale fût proclamée, mais selon les dirigeants du SDAPDÖ il était erroné de mener ce qu'ils considéraient comme une guerre préventive. Le 13 septembre le comité exécutif du parti ensemble avec la direction syndicale formula quatre critères devant servir aux travailleurs de déclencher, sans consigne explicite, une grève générale[17]:

1. Si le gouvernement promulgue, de façon contraire à la loi et la constitution, une constitution fasciste;

2. si le gouvernement destitue, de façon contraire à la loi et la constitution, l'administration municipale et provinciale en place conformément à la constitution, de Vienne la Rouge, et transfert l'administration de Vienne à un commissaire gouvernementale;

3. si le gouvernement dissout le parti;

4. si les syndicats sont dissouts ou "mis au pas".

Le 8 février 1934 encore, la direction du parti persistait dans son inaction. Voici ce qu'en dit rétrospectivement Karl Renner[18]: "Le comité exécutif social-démocrate s'est réuni la dernière fois le jeudi 8 février. En étant bien informé du fait que le coup est planifié pour mercredi, il fixe la prochaine réunion pour le lundi, résolu à ne donner en aucun cas lui-même le signal à la guerre civile, mais à attendre l'attaque venant d'en haut et de laisser au gouvernement la responsabilité." Après avoir arrêté le 12 février, Renner, devant le juge d'instruction décrivit de façon similaire l'état d'esprit régnant ce même 8 février dans le cadre d'une session du groupe parlementaire[19]: "Nous n'y pouvons plus rien faire, nous devons nous attendre à tout. [...] Nous avons la conscience tranquille, la responsabilité historique, c'est les autres qui la portent."

Les travailleurs ne partageaient pas cette vision. Voici comment Renner décrit la tournure que prirent les évènements pendant que le comité exécutif social-démocrate était en train, selon ses mots, d´"attendre l'attaque venant d'en haut"[20]:

Des incidents inattendus perturbent toutes les attentes. Les travailleurs, agités au plus haut degré, lisent le dimanche les annonces de Fey et de Schönburg, l'interview de Starhemberg, une interview de Funder qui revient au même, ils lisent aussi qu'à Paris la grève générale a été déclarée. Ils gardent la discipline, bien que celle-ci soit le plus durement éprouvée par l'élimination du parlement, par la dissolution du Schutzbund, par la persécution dont fait l'objet le "Arbeiterzeitung", par l'arrestation des dirigeants du Schutzbund. Ils gardent la discipline, pour autant que sous l'effet de ces complications les décisions arrivent jusqu'à eux. Mais à Linz, où le lundi matin est déclenchée une fouille à la recherche d'armes dans les locaux ouvriers de là-bas, les travailleurs présents dans les locaux se défendent, les premiers tirs éclatent. Le malheur suit son cours: avant que le comité exécutif ne puisse se réunir, la grève éclate aussi à Vienne, et deux jours avant l'heure le plan d'action du gouvernement se déroule, tel un mouvement d'horlogerie.

Au-delà d'une attitude générale défensive, le SDAPDÖ se basait sur des analyses profondément erronées. La situation de l'Autriche à l'époque était particulièrement significative du fait de l'existence de deux mouvements rivaux d'extrême droite, tout aussi néfaste l'un que l'autre. Or, la politique du SDAPDÖ était guidée par la recherche d'une alliance avec le courant fasciste incarné par le gouvernement, contre les national-socialistes. C'est cela qui inspirait les compromis que le parti recherchait vis-à-vis de la majorité gouvernementale. Selon un raisonnement erroné et, qui plus est, incohérent, le SDAPDÖ considérait d'une part le régime dominé par la Heimwehr comme "le moindre mal", mais d'autre part développa aussi certaines appréciations témoignant d'un singulier aveuglement devant le danger national-socialiste. Ainsi, lorsqu'après les élections partielles d'avril 1932, marquées par un renforcement considérable des national-socialistes, le SDAPDÖ se prononça en faveur de nouvelles élections à l'Assemblée nationale, ce fut, selon Bauer, parce que "nous croyions que de nouvelles élections seraient utiles pour que les nationaux-socialistes fissent leur entrée au Parlement et que la nécessité de prendre position à l'égard des questions économiques et politiques concrètes démasquât leur démagogie"[21]. Il est vrai que la même attitude faussement rassurante se manifestait également à l'égard de la Heimwehr, au sujet desquelles on trouve dans la presse social-démocrate par exemple l'appréciation suivante[22]: "Qu'il a l'air minable, le mouvement des Heimwehren bouffi d'orgueil, par comparaison à la puissance de la social-démocratie [...] Et ça veut dominer le pays par la force des armes!"

En février 1934, les travailleurs autrichiens ont riposté à l'attaque des forces fascistes. Ils ont subi une défaite. L'influence profondément négative de l'orientation suivie par le SDAPDÖ au cours de la période depuis 1918 en était une des principales causes. Et face aux péripéties que traversaient par la suite les menées des fascistes et des national-socialistes ayant pour objectif la soumission définitive de l'Autriche, la population était, dans les conditions ainsi établies, quasiment impuissante. Le 17 mars 1934 l'Autriche, l'Italie et la Hongrie signèrent les "Protocoles de Rome" définissant le cadre d'une collaboration politique et économique. Le 25 juillet, eut lieu une tentative de putsch national-socialiste, au cours duquel Dollfuss fut tué. Son successeur comme chancelier fédéral était Kurt Schuschnigg. Le 11 mars 1938, le régime national-socialiste imposa le rattachement de l'Autriche à l'Allemagne. Alors, Schuschnigg prononça des paroles qui marquent le stade ultime de l'état d'esprit du bannissement de la violence face à la violence[23]:

Le gouvernement du Reich allemand a lancé au président fédéral un ultimatum limité dans le temps, selon lequel le président fédéral devra nommer comme chancelier fédéral un candidat proposé, et investir un gouvernement composé selon les propositions, de la part du gouvernement du Reich allemand. Dans le cas contraire serait envisagée l'entrée, à l'expiration du délai, de troupes allemandes. [...]

Le président fédéral me charge de faire savoir au peuple autrichien que nous cédons à la violence. N'étant à aucun prix, même en cette heure tragique, disposés à verser du sang allemand, nous avons donné l'ordre à nos forces armées, dans le cas où l'entrée de troupes aurait lieu, de se retirer sans résistance essentielle ‑ sans résistance ‑ et d'attendre les décisions des prochaines heures.

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Au cours de chaque conflit partiel, le problème sous-jacent était bien celui de l'affrontement généralisé potentiel, et les dirigeants du SDAPDÖ savaient qu'au bout du compte ils seraient aculés à choisir leur camp dans les faits, de façon tangible, et que la propagande tortueuse par laquelle ils tentaient de donner un air révolutionnaire à leur orientation volerait en éclats. L'absurdité de leur conception concernant l'arrivée au pouvoir de la classe ouvrière dans le cadre et par les moyens de la démocratie bourgeoise ne manquerait pas d'apparaitre au grand jour. Ce qui motivait le refus d'une quelconque action énergique de leur part, c'était la conscience du fait que finirait par se poser l'enjeu ultime, celui de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière par le renversement du pouvoir de la bourgeoisie. Cette considération conduisait la direction du SDAPDÖ à des renoncements anticipés continuels.

Le fond du problème ne réside pas dans le débat de savoir si à tel ou tel moment les conditions étaient réunies, ou pas, pour le déclenchement de l'insurrection révolutionnaire définitive, ou simplement pour des batailles armées à portée limitée. Les révolutionnaires authentiques doivent évidemment analyser la situation sous cet angle, et il se peut d'ailleurs qu'ils formulent des appréciations erronées conduisant à des défaites. Mais si le contexte impose aux forces révolutionnaires d'éviter une bataille, il est néanmoins impératif de faire tout ce qui est possible pour consolider les positions et accumuler des forces. Or les dirigeants social-démocrates ont systématiquement oeuvré en sens inverse. Nous en avons donné un aperçu dans ce qui précède. Citons encore la présentation faite rétrospectivement par Bauer[24]:

Des couches de plus en plus larges de travailleurs concourent à une poussée vers la révolution contre la dictature. Le parti était pleinement conscient des dangers d'un soulèvement révolutionnaire. Nous savions à quel point il était difficile de mener au succès une grève générale à une époque, où plus d'un tiers de l'ensemble des travailleurs sont sans travail, ou beaucoup de sans-travail, au chômage depuis trois, quatre, cinq années, usés et démoralisés par la détresse la plus terrible, ou chaque travailleur qui a encore du travail, tremble pour son emploi. Nous savions que la dictature tentera de briser une quelconque grève par la force, que donc une quelconque grève en peu d'heures devrait basculer vers une lutte armée. Nous savions que dans une telle lutte armée d'ennemi aurait la terrible supériorité de la technique de guerre moderne. Nous avons donc fait tout ce qui d'une façon ou d'une autre était possible, pour éviter que les choses soient tranchées par la force. Durant les premières semaines après le coup d'état du 7 mars 1933 quelques-uns parmi nous avaient encore la possibilité de parler avec Dollfuß. Ils lui proposèrent des négociations sur un arrangement; sur une réforme de la constitution et du règlement des parlements. Dollfuß promit d'entamer de telles négociations fin mars 1933. Non seulement il ne les a pas entamées, par la suite il a refusé toute discussion avec des social-démocrates. [...] Constamment nous avons utilisé une quelconque occasion de mettre en garde des hommes politiques bourgeois et à travers eux le gouvernement, devant la montée d'un état d'esprit révolutionnaire parmi les travailleurs, devant le danger croissant qu'un incident puisse conduire ‑ fût-ce contre la volonté du parti ‑ à un éruption violente de la rage accumulée contre la dictature. Dollfuß rejeta toutes ces mises en garde [...] Nous offrions des concessions allant toujours plus loin pour rendre possible une solution pacifique. Nous fîmes savoir Dollfuß que nous serions prêts d'accorder au gouvernement, d'une façon conforme à la constitution, des pouvoirs extraordinaires pour deux ans, si ces pouvoirs serait maniés exclusivement avec la participation d'une commission restreinte  du parlement et sous contrôle de la cour constitutionnelle, et qu'en échange nous ne demanderions rien en dehors de la liberté de mouvement, du rétablissement du droit de réunion légal et de la liberté de presse dans le respect des limitations légales. Nous nous déclarions prêts à faire des concessions même à l'idée de l'organisation "corporative" de la société et de l'état, uniquement dans le but de pouvoir trouver un terrain d'entente. Tout fut vain; Dollfuß refusa toute négociation.

Les argumentations développées au sein de la social-démocratie autrichienne et allemande prirent parfois des tournures hallucinantes. À titre d'illustration, voici des extraits de deux textes, respectivement de Bauer et de Karl Kautsky.

Bauer fait parler "les travailleurs, les socialistes du monde entier" pour s'approprier au nom des "socialistes" autrichiens la gloire qui revient en réalité à ceux qui n'ont pas imité l'attitude de collaboration de classe des dirigeants social-démocrates ni suivi les consignes qui leur étaient données en conséquence. Il juxtapose à cette présentation l'affirmation selon laquelle les national-socialistes en Allemagne avait accaparé le pouvoir "sans résistance", y compris de la part des "partis ouvriers", c'est-à-dire SPD et KPD réunis[25]:

Lorsque Hitler, sans rencontrer de résistance, avait brisé les deux puissants partis ouvriers d'Allemagne, détruit par un trait de plume les énormes syndicats allemands, terrassé la classe ouvrière allemande qui durant des décennies fut le champion du prolétariat international, son modèle amplement admiré, alors un état d'esprit de profond abattement se saisit des socialistes du monde entier, et Arnoldo Mussolini [frère de Benito] déclara triomphalement: "Le socialisme est comme une éponge totalement imbibé; il suffit de la comprimer, pour voir à quel point il n'y a pas grande chose!" [...] Un an plus tard se soulevèrent les hommes du Schutzbund autrichien. Ils furent vaincus. En Autriche aussi, la classe ouvrière fut terrassée. Mais malgré la défaite le combat des hommes du Schutzbund autrichien éveilla un enthousiasme sans précédent des travailleurs, des socialistes du monde entier. [...] Et partout on disait maintenant: "Ça, c'est des gars autrement qu'en Allemagne! Les Autrichiens, eux au moins, ils ont combattu! Ils ont montré au monde entier qu'il y a encore des homes qui sont prêts à mourir pour le socialisme! Encore des héros qui, en prononçant le Vive le socialisme, vont vers la potence!"

De l'autre côté de la frontière intra-germanique, Kautsky se montre vexé par les comparaisons qui présentent les travailleurs allemands sous un jour défavorable, mais comme Bauer il considère l'absence de résistance comme un fait[26]:

Sans aucun doute, l'attitude de la classe ouvrière allemande dans les années 1932 et 1933 nous a ébranlés et déprimés au plus profond. Mais est-ce qu'il est permis d'en conclure que les travailleurs allemands soient de valeur morale inférieure et qu'ils soient placés loin en-dessous de ceux autrichiens? Certes, nous attendions des travailleurs allemands quelque chose tout à fait différent de ce qu'ils nous ont montrés; c'était pour nous terrible de voir qu'en partie ils passèrent en masse du côté des nazis, et en partie comme paralysés regardaient arriver le malheur.

Il partage l'angoisse existentielle de Bauer en rapport avec l'éventualité d'affrontements armés provoqués par le gouvernement ou la Heimwehr, mais il est plus conséquent dans la conclusion qu'il en tire[27]:

[...] un grand nombre de social-démocrates, dont presque tous les dirigeants, se rendaient compte qu'au plan purement militaire le Schutzbund ne pouvait pas se mesurer aux forces qui pouvaient être mobilisées contre lui. Cependant ils savaient aussi, de par les expériences historiques, qu'une défaite dans une lutte armée en rapport avec un conflit intérieur, non seulement déblaye le terrain pour le mal que l'on veut repousser, mais qu'elle l'amplifie dans une mesure beaucoup plus grande que cela aurait été le cas sans l'intervention des armes. C'est pourquoi tout gouvernement réactionnaire qui s'est vu face à un ennemi intérieur ayant préservé ses forces, a cherché à provoquer l'adversaire au point qu'il passe à la défense armée. Car c'était le moyen le plus sûr de paralyser totalement pour une longue période sa force de combat, par l'extermination sanglante ou en arrêtant ou mettant en fuite ses meilleurs forces et en décourageant le reste. [...]

La tactique des social-démocrates autrichiens était tout à fait particulière. Sa faiblesse ne résidait pas dans l'idéologie défensive, mais dans son caractère ambivalent. Elle se rendait bien compte des conséquences désastreuses d'un conflit armée. Elle l'évitait de son mieux, cherchait à calmer autant que possible les hommes du Schutzbund, dans les rangs desquels grandissait l'agitation sous les coups de la contrerévolution. Mais elle n'arriva pas à se décider à s'abstenir de façon conséquente de tout appel au Schutzbund dans la situation donnée, mais agitait la menace d'une riposte violente au cas où serait franchi cette limite qui selon Schiller s'impose à tout pouvoir tyrannique.

Il est certain que les dirigeants de la social-démocratie respectivement autrichienne et allemande se caractérisent par des positions quasiment identiques, en ce qui concerne cet aspect doublement mensonger et hypocrite des analyses, qui d'une part déforment les faits ‑ notamment quand il s'agit des communistes ‑, et d'autre part passent sous silence leur propre culpabilité évidente en ce qui concerne la "passivité" des travailleurs.

À titre d'exemple, prenons les phrases citées plus haut, extraites d'un appel publié par la direction social-démocrate en décembre 1931: "Donc pas d'actes inconsidérés, pas d'éruption de rage, pas de manifestations inutiles durant cette journée! Nous ne gaspillerons pas nos forces. Nous les garderons concentrées intactes en vue de l'heure décisive!"

Voici par comparaison quelques échantillons des positions exprimées par les directions social-démocrates allemandes le 30 janvier 1933 à l'annonce de la formation d'un gouvernement Hitler-Papen-Hugenberg.

Appel du comité directeur et du groupe à l'assemblée nationale, du SPD[28]:

Toute tentative du gouvernement, d'utiliser ou de maintenir son pouvoir en allant contre la constitution, se heurtera à la résistance extrême de la classe ouvrière et de tous les cercles de tendance libérale. Toutes les forces doivent être tenues prêtes pour cette lutte décisive. Des interventions indisciplinées d'organisations ou groupes isolées, de leur propre initiative, causeraient à la classe ouvrière tout entière des dommages graves au plus haut point.

Appel de l'ADGB en commun avec d'autres syndicats[29]:

Pour repousser le cas échéant efficacement des attaques contre la constitution et les droits du peuple, la nécessité première actuelle est sang-froid et circonspection. Ne vous laissez pas entrainer à des actions isolées précipitées et donc nocives.

Article de l'organe du SPD Vorwärts[30]:

Face à ce gouvernement de menace de coup d'état la social-démocratie et tout le Front de fer se tiennent les deux pieds sur le terrain de la constitution et de la légalité. Ils ne feront pas le premier pas pour s'éloigner de ce terrain. La lutte la plus sévère contre ce gouvernement, elle la mènera plutôt en mettant à profit tous les moyens constitutionnels et légaux. Elle laisse exclusivement à ses adversaires la responsabilité pour l'éclatement d'une lutte qui des deux côtés ne serait plus menée avec les armes normales de la lutte politique.

 

 

 

 

 

Notes



[1]. Par ce terme Heimwehr (ou les variantes Heimatschutz, Heimatwehr, Heimwehren) on désigne collectivement un ensemble d'unités de milices volontaires formées initialement après la 1e guerre mondiale, puis regroupées au niveau de différentes provinces.

[2]. Communément, selon la désignation actuelle: Sozialdemokratische Partei Österreichs (SPÖ). Désignations antérieures: 1888/89‑1934 Sozialdemokratische Arbeiterpartei Deutschösterreichs (SDAPDÖ, ou SDAPÖ), 1945‑1991 Sozialistische Partei Österreichs (SPÖ).

[3]. SDAPDÖ (Hg.): Jahrbuch der österreichischen Arbeiterbewegung, Wiener Volksbuchhandlung, 1930, p. 62.

[4]. Les origines historiques du national-socialisme allemand remontent au Mouvement Panallemand ("Alldeutsche Bewegung") fondé en 1873 à Vienne par Georg Ritter von Schönerer. Celui-ci, en 1882, formule le "Programme de Linz" comme base du Mouvement National-allemand ("Deutschnationalen Bewegung"). En 1903 est fondé en Bohème le Parti ouvrier allemand ("Deutsche Arbeiterpartei", DAP) qui reprend le contenu du "Programme de Linz". En mai 1918 le DAP se transforme en Parti ouvrier national-socialiste allemand ("Deutsche Nationalsozialistische Arbeiterpartei", DNSAP). Dans la même tradition en Allemagne est fondé en janvier 1919 un autre Parti ouvrier allemand (DAP), transformé en février 1920 en Parti ouvrier allemand national-socialiste (NSDAP). Après le démembrement de la monarchie des Habsburg, le NSDAP réussit à poursuivre son activité uniquement en Autriche et en Tchécoslovaquie.

[5]. Edmund Weber (Hg.): Dollfuss an Österreich - eines Mannes Wort und Ziel, Reinhold-Verlag, 1935, p. 217.

[6]. Rudolf Hoke, Ilse Reiter (Hg.): Quellensammlung zur österreichischen und deutschen Rechtsgeschichte, Wien, Böhlau Verlag, 1993, p. 523.

[7]. Historische Kommission beim ZK der KPÖ: Geschichte der Kommunistischen Partei Österreichs, 1918‑1955 - Kurzer Abriss, Wien, Globus Verlag, 1977, p. 103.

[8]. HK beim ZK der KPÖ: Geschichte der KPÖ..., p. 104.

[9]. HK beim ZK der KPÖ: Geschichte der KPÖ..., p. 104.

[10]. HK beim ZK der KPÖ: Geschichte der KPÖ..., p. 104.

[11]. HK beim ZK der KPÖ: Geschichte der KPÖ..., p. 104.

[12]. Protokoll der Verhandlungen des Parteitages der Sozialdemokratischen Arbeiterpartei Deutschösterreichs, abgehalten in Wien, 29. Oktober bis 1. November 1927, Wiener Volksbuchhandlung, 1927, p. 103‑130 (ici p. 123 et p. 130).

Reproduit dans:

Otto Bauer: Werkausgabe Band 5, Europa Verlag, 1978. p. 467‑492 (ici p. 486 et p. 492).

[13]. SDAPDÖ (Hg.): Jahrbuch der österrreichischen Arbeiterbewegung, Verlag der Wiener Volksbuchhandlung, 1928, p. 17 et s.

[14]. Gertrud Buttlar: Wiener Neustadt - Geschichte, Kunst, Kultur, Wirtschaft, Wien, Braumüller, 1993, p. 482.

[15]. Protokoll der Verhandlungen des Parteitages der Sozialdemokratischen Arbeiterpartei Deutschösterreichs, abgehalten in Wien, 14. bis 17. September 1928, Wiener Volksbuchhandlung, 1928, p. 26‑27.

Reproduit dans:

Otto Bauer: Werkausgabe Band 3, Europa Verlag, 1976, p. 693‑694.

[16]. SDAPDÖ (Hg.): Jahrbuch der österreichischen Arbeiterbewegung, Wiener Volksbuchhandlung, 1931, p. 26‑27.

[17]. Arnold Reisberg: Februar 1934, Wien, Globus Verlag, 1974, p. 177.

Otto Bauer: Der Aufstand der österreichischen Arbeiter - Seine Ursachen und Wirkungen, Deutsche. Sozialdemokratische Arbeiterpartei (DSAP) in der Tschechoslowakei (Hg.), Prag, 1934 (Texte daté du 19 février 1934), p. 14.

Le texte d'O. Bauer est reproduit dans:

Otto Bauer: Werkausgabe Band 3, Europa Verlag, 1976, p. 957‑997 (ici p. 973).

[18]. Karl Renner: Nachgelassene Werke, Vol. 2 - Österreich von der Ersten zur Zweiten Republik, Verlag der Wiener Volksbuchhandlung, 1953, p. 137.

[19]. Jacques Hannak: Karl Renner und seine Zeit, München, Europa Verlag, 1965, p. 603-604.

[20]. Karl Renner: Nachgelassene Werke - Vol. 2 - Österrreich von der Ersten zur Zweiten Republik, Wiener Volksbuchhandlung, 1953, p. 137.

[21]. Otto Bauer: Der Aufstand der österreichischen Arbeiter..., p. 24. (Werkausgabe..., p. 988.)

[22]. Journal Der Vertrauensmann (Décembre 1930).

Cf.: HK beim ZK der KPÖ: Geschichte der KPÖ..., p. 116.

[23]. Rudolf Hoke, Ilse Reiter (Hg.): Quellensammlung..., p. 545

[24]. Otto Bauer: Der Aufstand der österreichischen Arbeiter...,  p. 11. (Werkausgabe..., p. 971.)

[25]. Otto Bauer, "Der Aufstand als - Fehler", in: Der Kampf, 1. Jg.‚ Nr. 6, 1934, p. 197 et suiv.

[26]. Anonym: Grenzen der Gewalt - Aussichten und Wirkungen bewaffneter Erhebungen des Proletariats (Probleme des Sozialismus, Sozialdemokratische Schriftenreihe, Ausgabe 10), Karlsbad, Graphia, 1934, p. 23.

La brochure a été rédigée par Karl Kautsky.

[27]. Anonym: Grenzen der Gewalt..., p. 17.

[28]. IML beim ZK der SED (Hg.): Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung - Vol. 5 - Von Januar 1933 bis Mai 1945, Berlin, Dietz, 1966, p. 442.

[29]. ADGB (Hg.): Gewerkschafts-Zeitung - Jg. 43 (1933), Verlag des ADGB, p. 65.

[30]. W. Ruge, W. Schumann (Hg.): Dokumente zur deutschen Geschichte - Vol. 8 - 1929‑1933, Frankfurt am Main, Röderberg Verlag, 1977, p. 92.